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Kuldiga, 1455

Publié dans le coin des écrivains de NoBleme par Bad l'année dernière

Imprécision.

Une imprécision. Et pas une petite.

« Le voyage temporel n'est pas une science exacte », qu'ils disaient. S'ils savaient. Mon chronoscope m'indique qu'on est en 1455. C'est presque 500 ans trop tôt. 500 ans d'imprécision, sur un saut de 100 ans en arrière. Même pour le premier voyage temporel de l'histoire de l'humanité, ce n'est pas une marge acceptable. Problème. Gros problème. La fissure de retour m'attend en 1948. Dans 500 ans. C'est la seule façon de rentrer.

Je dois me calmer. J'ai été formé pour ça. Inspiration. Expiration. Concentration. Observation. Une maison en pierres. Je suis dans une maison en pierre. Est-ce de la pierre ? Je n'en suis même pas sûr. Le monde autour de moi est flou, mouvant. Maladie temporelle ? Peut-être bien. Le voyage temporel n'est pas une science exacte.

Inspiration. Expiration. Concentration. Observation. Et si le chronoscope était juste déréglé ? Peut-être qu'on est en 1948. Après tout, le voyage temporel est aussi du voyage spatial. Les coordonnées correspondent au lieu où était la Terre dans l'espace en 1948. Je ne peux pas être dans une autre année. Je ne suis pas en 1455. Ce n'est pas possible.

Inspiration. Expiration. Concentration. Observation. C'est bien une maison en pierres. Je suis dans un lit. Dans des draps blancs. Les draps sont couverts de sang frais. J'ai dû saigner. Pourtant, je ne sens rien. Je ne sais même pas si j'ai mal. Je ne peux pas bouger. Je voudrais comprendre où je suis.

Inspiration. Expiration. Concentration. Observation. Ils m'avaient assuré qu'il n'y aurait pas d'effet secondaire au voyage. Tout était théorique, bien entendu. Mais d'après leurs calculs, il ne m'arriverait rien. Ils avaient fait voyager un singe, et il était revenu en parfait état. Peut-être que j'ai eu un accident, que mes problèmes ne sont pas liés au voyage.

Inspiration. Expiration. Concentration. Observation. Ça me revient. Je suis Isaac Ordinus, commandant des légions d'Ordinus. Je me souviens de qui je suis. Avais-je oublié qui j'étais ? Je ne m'en étais même pas rendu compte. Suis-je vraiment Isaac Ordinus ? Douleur. Ça y est. Je sens de la douleur. Enfin. Mon bras droit. C'est mon bras droit qui me fait mal. La douleur est horrible. Inspiration. Expiration. Je ne peux plus respirer. J'étouffe. Concentration. Je dois... Observation... tenir... Inspiration... tenir... Expiration... Con... cen... tr... r...



« Vous êtes réveillé ? ». Ces trois mots brisent le silence dans lequel mon esprit était plongé. La douleur est partie. J'ai les yeux ouverts, sans même m'en être rendu compte. Du temps a dû s'écouler. J'ai dû perdre conscience.

« Oui ». Le mot est difficilement sorti. Je respire profondément, puis je tente à nouveau de parler.

« Où suis-je ?

- À Kuldiga. Je vous ai trouvé devant chez moi, et je vous ai soigné. »

Kuldiga. Je ne connais pas ce lieu, mais une chose est sûre, je ne suis pas arrivé à Chicago comme prévu. Je me sens assez de force pour tourner la tête sur le côté. L'homme qui me parle est fraîchement rasé, et porte de simples habits de laine. Il n'est pas habillé comme un homme de 1948. Je dois poser la question : « En quelle année sommes-nous ? ». Je devine la réponse, mais je préfère en être sûr.

« Quatorze cent cinquante-cinq. ».

Je suis coincé ici.

« Je ne connais pas Kuldiga. Je ne sais pas comment je suis arrivé ici. Où sommes-nous ?

- En Livonie, sur la côte baltique. ».

Je regrette de ne pas avoir été plus attentif pendant mes cours d'histoire. Je tente de retirer le drap qui me couvre le corps, mais je ne sens plus mon bras droit. Mon bras gauche réagit, et je m'en sers pour me découvrir. Inspiration. Expiration. Concentration. Observation. Je n'ai plus de bras droit. Inspiration. Expiration. Il n'y a plus que des bandages, au niveau de mon épaule. Mon bras a été coupé.

« Mon... mon bras ?

- Il était broyé, coincé sous un objet métallique. Vous étiez inconscient. J'ai été forcé de sectionner votre bras. Vous devriez être heureux d'être encore en vie. »

Inspiration. Expiration. Concentration. Observation.

Il parle ma langue.

Nous sommes dans le passé, dans un pays inconnu, et cet homme parle l'américain moderne.

Inspiration. Expiration. Concentration. Observation.

Quelque chose cloche.

« Vous parlez ma langue ? »

L'homme sourit. Il ne me répond pas immédiatement. Mes réflexes m'ordonnent de me lever et de me défendre, mais je n'ai pas assez de contrôle sur mon corps pour réagir. Il passe sa main derrière son oreille, et ses traits changent. Son visage n'est plus le même. Ses habits non plus. Il porte maintenant un costume moulant couvert de nombreux insignes inconnus.

« Je pensais qu'on pourrait s'amuser un peu plus longtemps, tous les deux. Je suis déçu, Isaac.

- Vous savez qui je suis ? »

Quelle question idiote. Évidemment qu'il sait.

« Comment ne saurais-je pas qui vous êtes ? Isaac Ordinus, premier voyageur temporel, perdu dans le temps, arrivé en 1948 à Chicago. Je vous ai conduit dans une époque plus tranquille.

- Pourquoi ? Qu'attendez-vous de moi ?

- De vous, rien. Il est trop tôt. Les voyages dans le temps ne doivent pas encore être inventés. Pas avant le siècle suivant. J'ai renvoyé à votre époque un tas de chair fumante, pour les dissuader de recommencer, mais je sais qu'ils recommenceront encore deux fois avant d'abandonner. Vos futurs collègues ont été plus divertissants que vous, Isaac. J'ai perdu mon temps avec cette mise en scène. »

Je suis perdu dans le temps.

Personne ne viendra me chercher.

Inspiration.

Expiration.











Réactions au texte

3 / 5 par Planeshift le 23 Juillet 2018 :
Sympathique, un peu convenu peut-être, mais c'était bien écrit.

4 / 5 par ThArGos le 4 Juillet 2018 :
J'aime bien aimé

4 / 5 par Phnix le 4 Juillet 2018 :
J'aime bien, mais les "inspirations, expirations" en continue loupent leur effet je trouve

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