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Les malaises du jeune Blauwenballen

Ce texte est une participation au concours d'écriture Concours #1 : Hallucination
Publié dans le coin des écrivains de NoBleme par OrCrawn il y a 325 jours

La salle principale de la taverne de Asse était un de ces endroits qui avait fait la renommée des marchands des Flandres Orientales. Ses riches tentures, la subtile odeur de cannelle et de girofle, importées des Indes, et les discrets groupes qui discutaient, c'était cela qui avait fait de ses terres sans relief un endroit que l'Europe entière regardait avec envie.
C'était une taverne avec quelques décorations. On dirait que les histoires commencent souvent dans une taverne.
Sur le seuil de la porte, les joues rosies par le froid, se tenait fièrement Niels Blauwenballen, fils du grand marchand Mark Blauwenballen, regardant avec un œil conquérant les habitués, artisans, paysans, colporteurs de passage. Il se dirigea d'un pas assuré vers l'un des fauteuils de la cheminée. Le feu repoussait la morsure de l'hiver et gonflait la poitrine des hommes de courage. De longs rubans rouges montaient le long des arches de pierre.
Niels Blauwenballen reçu quelques noms d'oiseaux en mettant du temps à fermer la porte de la taverne. Il se traîna comme il pu vers un fauteuil. Il se sentait malade, avait déjà vomi deux fois. Il se laissa tomber dans le fauteuil près du feu. Si on pouvait appeler cela un feu. Il tenta de remuer mollement les quelques braises rougeoyantes de l'âtre.
« Prenez un peu de bière, maître Blauwenballen. Il fait un froid de tous les diables.
− Si seulement quelqu'un avait la possibilité de réchauffer la salle, lança Johan du fond de la salle.
− Avec toutes ces histoires d'incendies, je préfère un feu modéré, dit Jan-Mark. Les voyageurs qui viennent de Gent ou d'Antwerp racontent des histoires affreuses.
− Si c'est pour la sécurité, alors, dit Niels.
− Prenez un godet, cela fera du bien à la digestion. J'ai fait une cuvée spéciale, tout le monde a l'air un peu malade ces derniers temps. »

La bière avait un goût riche et fort, et Niels, pleinement réchauffé, s'enfonça dans le confortable fauteuil et sortit l'Iliade de sa sacoche. C'était une édition annotée que son père lui avait ramené de son dernier passage à Gent. Il s'absorba vite dedans, sirotant sa bière, mâchant les hexamètres avec délectation. Ceux qui lisaient les anciens dégageaient une aura spéciale, et Niels pouvait s’enorgueillir de son éducation.
La bière avait un goût d'épice qui brûlait l'odorat. Niels frissonna et s'enfonça dans son manteau. Il sortit d'une main tremblante un exemplaire de l'Illiade de sa sacoche. Il tenta d'accrocher son regard sur une ligne, mais les lettres grecs lui donnait beaucoup de mal. Il essaya de prendre un air brillant et inspiré, quelque chose qui rendrait sa mère fière.

La porte s'ouvrit avec fracas sur le passage de Ruben Rodennek. Il ressemblait à un taureaux furieux, crachant de la brume par ses naseaux. Dans ses yeux se lisait une colère animale toute retenue par des gens de ferme terrifiés. Il chercha des yeux son futur gendre, et se planta entre lui et la cheminée.
Ruben Rodennek se tortilla dans son costume noir trop juste, regardant avec les yeux plissés l'intérieur sombre de la taverne. Il cherchait son futur gendre. Les clients supportaient comme ils le pouvaient le filet d'air glacé qui entrait derrière lui. Il laissa la porte ouverte et marcha vers Niels.
« Niels ? susurra-t-il. Niels ?! Bon à rien, viande à pendre, toi, à la taverne, à dix heure du matin ?! Cette jeunesse mènera ce pays à la ruine, ma paroles. »
Niels lui jeta un regard par dessus l'Illiade. « J'étudie Monsieur Rodennek. » Il se redressa pour faire face à son futur beau-père. Il essaya de trouver une contenance, mais Ruben Rodennek avait déjà l'haleine chargée. « Le commerce demande une certaine culture et…
− Balivernes, crotte de cheval ! À dix heure on surveille les ouvriers et on vérifie l'épandage. Du nerf mon garçon ! »
Il sortit en trombe, laissant la porte ouverte, et Niels, souhaitant lui éviter l'humiliation d'une scène, le suivi.
Il sortit en laissant la porte ouverte. Niels se releva péniblement et remis son manteau rapidement sous les plaintes des clients.


Qu'ils avaient fiers allures ces deux hommes à tracer dans la neige tout en devisant. Ruben Rodennek pointait à son futur gendre des champs, ses champs, et l'amena devant l'étable. Il montait de l'intérieur la chaleur des bêtes et des effluves musquées. À l'intérieur les ouvriers raclaient le fumier et le chargeaient dans une brouette massive.
Niels suivi péniblement Ruben Rodennek dans la boue. Ils s'arrêtèrent deux fois pour reprendre leur souffle. Quand ils arrivèrent devant la porcherie, Niels réprima un haut-le-cœur. Il était partagé entre son attrait pour la chaleur des bêtes et sa répulsion pour leur odeur.
« Regarde bien mon garçon, parce que cela ne s'apprend pas dans les livres. Tout cet engrais que nous offrent les animaux. Où va-t-on le mettre, à ton avis ?
− Loin ?
− Hannes et Frans sont en train de l'emmener vers les champs qu'ils ont dégagé ce matin. D'abord le potager, puis les betteraves et ils finiront par les céréales. Si tu veux manger l'année prochaine, alors à toi de vérifier qu'ils travaillent correctement. »
Un jour ces terres seraient siennes, et Niels le comprenait. L'avenir se préparait ici ! Niels pensa un instant à son mariage prochain et à Hilde.
« Tu m'écoutes ? Tu as l'air un peu patraque. Nous allons rentrer à la ferme boire du café. »

Ils remontèrent le long des étables jusqu'à un long bâtiment de pierre, l'un des rares à avoir un étage dans les environs. Dans le vestibule se trouvait une vieille femme qui s’éclipsa rapidement pour retrouver sa place dans la cuisine, et Ruben Rodennek introduisit Niels dans un cabinet. Il y avait là une bibliothèque et surtout, son trésor, une machine à café. Il fit glisser une poignée de grains bruns dans le cône et continua de discourir en tentant de couvrir le bruit de la manivelle.
La ferme était un bâtiment assez quelconque en pierre grise, triste et austère malgré les efforts de maître Rodennek pour l'améliorer. Ruben Rodennek s'acharnait à faire un café infect aux invités qu'il voulait impressionner.
« Et c'est pour cela que nous devons être vigilant. Tu aimes les livres jeune Niels ? J'en ai aussi hein ! SI personne ne surveille ces bons à rien de paysans, ils ne seront plus bons qu'à faire du feu. Alors un conseil : oublie ces âneries et regarde. »
La vieille femme revint avec de l'eau chaude et Ruben Rodennek servit bientôt un café fort à Niels. Puis il planta ses yeux dans la cheminée et partagea un moment pensif avec son futur gendre.
Niels se sentait vraiment mal, et l'odeur du café aggrava sa nausée. Son futur beau-père se tut enfin.

Un cheval noir se dressa dans la cour, et le hennissement tira Ruben Rodennek de ses pensées. Entra Mark Blauwenballen.
« Maitre Blauwenballen.
− Maitre Rodennek. Je viens chercher mon fils, on m'a dit qu'il était parti avec vous ce matin. »
Mark Blauwenballen regarda Ruben Rodennek à travers les deux verres ronds de ses lunettes. Il le dominait d'une bonne tête et, s'ils n'avaient été amis, Ruben Rodennek aurait cru à une funeste vision en manteau noir flottant.
Mark Blauwenballen, comme son fils était grand et maigre. Il flottait dans son manteau noir.
« Et bien ?
− Je vous propose un café, Maitre Blauwenballen ? Il fait encore froid et vous avez l'air bien refroidi…
− Il n'est même pas midi. Je ne bois pas de café avant le déjeuner. Et bien ? »
Niels émergea de son fauteuil.
« Père ?
− Niels. Tu as l'air pâle mon grand. Et tes joues sont bien roses.
− Niels est venu voir l'exploitation, s'habituer.
− Niels, voyons, tu devrais rester à la maison pour étudier des livres de compte. Tu ne supportes pas le mauvais temps. »
Mark Blauwenballen marqua une courte pause. « À moins que tu ais voulu… Suis-je bête. C'est l'âge j'imagine. »
Niels se retrouva surpris par la logique implacable avec laquelle son père l'avait démasqué.
Niels n'avait pas l'esprit à se défendre, il espérait que son supplice prendrait fin rapidement.
« Ma fille…
− Maitre Rodennek, je suis désolé mais je crains que mon fils ne vous ait trompé. Je vais le rendre à ses études de ce pas.
− Père, je…
− Ma fille…
− Allez ! En route. Ta mère nous attend pour le dîner. Ne traînons pas. »
Mark Blauwenballen traîna presque son fils jusqu'à la cour et le hissa sur l'étalon noir qui l'avait amené. C'était un de ces chevaux extraordinaire qui ne souhaitaient que la meilleure paille et les meilleurs soins.
Et Mark Blauwenballen en avait parfaitement conscience, il dépensait sans compter pour les soins de son cheval importé.
« Père, je…
− Un bon repas et il n'y paraîtra plus. Hue Léopold.
− Ma fille, dit Ruben Rodennek en regardant l'étalon s'éloigner, ma fille est au catéchisme. »


Reinhilde Rodennek était une fleur dans un jardin, une vraie flamande (1) pure race ; elle n'écoutait pourtant le père Gohart disserter sur le rôle des jeunes femmes bien éduquées que d'une oreille, laissant traîner ses doigts graciles sur la couverture de son missel.
Son père l'obligeait à compléter une éducation trop superficielle, et à part la lecture de certains livres, elle n'en voyait pas vraiment l'intérêt.
Le cabinet du père Gohart était petit, poussiéreux et chargé d'effigies et autres copies d'œuvres liturgiques à bas prix. Au milieu il y avait un homme à la langue agile.
« Mademoiselle Rodennek, est-ce que vous écoutez ? Je fait une faveur à votre père, alors si vous me faites perdre votre temps, je vous mets en pénitence.
− Oui, oui.
− Et de quoi parlais-je ?
− De trucs en latin. Et de fidélité conjugale* ?
− C'était le titre et c'était il y a une heure, souffla Fytie Wildegans derrière elle, il disait virus satruc et…
Virum satruc et… »
Le père Gohart regarda Hiilde. La chaleur du poêle ronflant dans un coin du bureau ramollissait les esprits. Rien ne valait une séance dans la bibliothèque pour tenir les jeunes âmes éveillées à la chaleur du seigneur, mais maitre Rodennek avait insisté pour que sa fille puisse étudier dans des conditions confortables. « C'est un ange, avait-il dit. Il faut en prendre soin, avait-il dit. Elle est la pierre la plus précieuse de la ville de Asse, avait-il terminé avec un air entendu ».
Il avait payé rubis sur l'ongle pour s'assurer les bonnes grâces de l'homme d'église. Suffisamment pour qu'il fasse une exception.
« Mon père, est-ce que la séance est finie ? Cela fait un moment que vous n'avez rien dit.
− Oui. J'ai un peu poussé le chauffage, voilà tout. Nous avons fini pour aujourd'hui, nous reprendrons demain. »
Ils reburent un peu de bière épicée chaude et Fytie aida Reinhilde à mettre son manteau et sa cape rose.

« Je ne comprends décidément rien au latin et au français, en quoi est-ce que cela concerne Dieu et le mariage ?
− Jsais pas mademoiselle, dit Fytie en l'aidant à monter dans la calèche, maitre Rodennek me dit de vous accompagner, mais tout ce que je vois, moi, c'est que monsieur le curé il a plus de bonne depuis longtemps.
− Et puis même si je comprends le français, qu'est-ce que cela apportera à mon mariage ?
− Jsais pas mademoiselle, mais en tout cas j'ai eu mal à la tête de toute cette poussière et de toute cette chaleur. »
Fytie s'arrêta à la sortie de la ville pour guetter la route, et c'est à ce moment là qu'elles croisèrent Niels et son père. Hilde garda toute sa contenance, mais ses joues cuisaient. Elle dirait que c'était le froid, mais Niels lui inspirait un sentiment indescriptible qui remuait son estomac.
Fytie espérer croiser Frans ou Hannes et arranger un tête à tête, mais elles ne croisèrent que les Blauwenballen. Hilde avait la nausée à cause de la bière et de la route cahoteuse. Et l'appréhension de croiser son futur mari. Elle avait envie de vomir, là, tout de suite.
Niels la regarda, et détourna le regard, car dans son cœur brûlait la même fièvre adolescente.
Niels ne se sentait pas très bien non plus.
« Niels, dit Mark Blauwenballen, où sont tes manières ?
− Bonjour, Mademoiselle Rodennek, l'hiver est bien charmant ce matin, n'est-il pas ? J'ai… » (2) et le reste de sa phrase mourut dans sa gorge. Fytie Wildegans souriait de toute ses dents devant la jeune idylle. Hilde ne trouvait rien à répondre, bafouilla un « Voui » étouffé et Mark Blauwenballen se souvint d'un coup de sa jeunesse et de l'innocence précieuse de ses enfants.
Il perdait patience, ces histoires d'amour moderne lui semblaient bien inutiles.
Ils se saluèrent et suivirent chacun leur route.
Sur le chemin de la ferme Fytie s'épancha en louange sur le jeune maître Blauwenballen.
« Alors je vous le répète, mademoiselle, vous avez bien de la chance d'être fiancée à ce gars là.
− Oui. Peut-être. Il est tellement lointain…
− Il est riche…
− Toujours penché sur ses livres…
− Il est grand et pas trop moche…
− Je me demande ce qui occupe son esprit, quand je le vois marcher au loin… »
Fytie Wildegans secoua la tête. Décidément, elle ne comprenais pas ce qui occupait l'esprit de sa maîtresse.


La demeure des Blauwenballen occupait un endroit central dans la ville, et détonnait par sa façade ouvragée et son entrepôt gardé. Un moment vous n'étiez plus à Asse, mais dans une de ces villes florissantes du nord. Mark Blauwenballen descendit avec son fils et confia Léopold à un garçon d'écurie. Leurs bottes fit crisser la paille parfumée de l'entrée.
Leur demeure avait un but : montrer qui avait l'argent à Asse, et crâner auprès des collègues de passage.
« Marta (3) ? Marta ma chère, où êtes vous ? »
Lydie Witgans, la gouvernante, regarda l'arrivée de son maître, et jeta un regard en coin à Niels. Ils étaient impressionnant dans leurs manteaux noirs et capes de laine. « Bonjour maître Blauwenballen. Je vais aller dire à ma mère de… »
Mark Blauwenballen l'ignora et passa au salon en gardant ses bottes.
Lydie soupira, cela ferait toujours plus de ménage.
« Salut Niels. On a fait de la soupe de lard et des pommes de terre. Ça te fera du bien.
− Oh. » Niels se sentait toujours moins à l'aise avec Lydie. Son père lui disait qu'il fallait bien traiter les domestiques, mais éviter les familiarités. Il connaissait Lydie depuis toujours. Il avait essayer de lui expliquer le latin, une fois, sans grand succès. Il secoua seulement la tête en rougissant, Lydie Witgans lui rendit un sourire contrit ; et il passa au salon dans les traces de son père.
Lydie avait des atouts non négligeables, mais depuis quelques années ils avaient arrêté de parler. C'était moins une grande sœur qu'avant.
Marta les attendait ; elle cousait devant la cheminée sous des étoffes de choix. Avec son couvre-chef elle semblait sortir d'un des tableaux de la salle à manger (4). Elle se retourna à leur arrivée.
« Oh Niels, mon chéri, vous avez l'air frigorifié ! N'êtes-vous pas allé à l'auberge pour lire ce matin ?
− Niels a tenté d'aller voir Hilde ; la jeunesse est impatiente.
− Oh Niels, mon chéri, vous êtes bien imprudent. »


« Et ma mère m'a fait la morale pendant tout le déjeuner », disait Niels à Laurens Vlammhart.
Les deux jeunes hommes détonnaient dans la salle commune de la taverne de Asse ne serait-ce que par le jaune vif (5) qu'ils portaient fièrement au milieu des hommes en noir, mais leur port altier et leur charisme naturel en faisait de futurs dirigeants naturels.
C'était les deux seuls jeunes de la salle, les autres se couchaient tôt pour travailler.
« Tes problèmes sont passionnants, comme toujours », dit Laurens. « Tu sais », dit-il, conspirateur, « il y a des choses plus graves qui se passent par chez nous… Les Autrichiens… » Laurens Vlammhart regarda autour de lui, si parmi les buveurs ne se trouvaient pas de livrée blanche ; après tout ils vivaient en territoire occupé. « En arrivant j'ai vu deux colonnes partir en opération, avec les tambours et les canons, et tout.
− Des manœuvres, sans doute, dit Niels pour participer à la conversation, ils font souvent des manœuvres en hiver non ?
− Tu es naïf, Niels Blauwenballen. Ils mijotent sans doute un sale coup. Ta chope est vide. Jan-Mark ! Deux autres ! » Puis il reprit plus bas « Je te le dis, les autrichiens marcheront sur Asse d'ici la fin de la semaine ! »
Niels hocha la tête. Laurens s'y connaissait davantage que lui en politique, et, à Asse, c'était sans doute son seul ami. Il revenait de temps à autre pour voir ses parents.
« Celles là sont pour moi. Alors comme ça, Niels, tu es fiancé ?
− Oui, depuis un mois déjà. Avec Hilde Rodennek.
− Avec Reinhilde ? Et comment est arrivé l'excellente chose ?
− Oh bien, mon père a organisé un dîner et Hilde était jolie, et mon père a décidé qu'il serait bon que l'on se marie. En gros.
− Ah, elle est dure la vie pour les fils de marchand. Mais Reinhilde passe son temps à l'église, cela va être difficile de la satisfaire, non ? »
Niels rougit d'un coup.
« La satisf… quoi. » Il balaya ce sujet grivois d'une longue rasade de bière.
« Je sais comment faire. J'ai lu dans des livres qu'il fallait aller dans sa chambre le soir.
− Ah, tu es déjà allé voir les filles ? Peut-être pendant un de tes séjours à Gent, il y a beaucoup de maisons sur le port.
− Je… Oui…
− Ne soit pas gêné ! C'est parfaitement sain pour de jeunes hommes comme nous ! Il faut bien apprendre ! Moi, j'y vais tous les jours ?
− Tous les jours ?! » Niels balaya ce sujet très grivois d'une longue rasade de bière.
Il était très mal à l'aise sur ces questions.

« Bonsoir la jeunesse ! » C'était le père Gohart, et Niels donna le change. Il avait chaud, entre la bière et la cheminée, et il devait rougir ; rien de plus normal.
Il n'avait rien fait de mal, n'est-ce pas ?
« Mon père, dit Laurens.
− Le jeune maitre Vlammhart. Je viens reprendre de quoi me tenir chaud », dit-il en soulevant un petit tonneau. « Faites bien attention, le temps est mauvais. Je ne serais pas surpris de voir le diable essayer de se glisser parmi nous cette nuit.
− Nous ferons attention, dit Laurens, dormez bien mon père. » Le père Gohart leur fit un signe de tête et traversa la salle jusqu'au comptoir avec un l'air assuré du berger parmi ses brebis.

« Bon, plus sérieusement, dit Laurens, tu y vas quand ton père t'emmènes en voyage ? Ou il y aurait des filles à Asse..? »
Tout d'un coup Niels repensa à son mensonge. Il ne voulait pas décevoir l'admiration que lui portait son ami. Après tout, quel mal y avait-il à broder un peu ? La bière lui donnait de l'assurance, pour une fois.
Laurens lui racontait toujours des histoires de sa ville d'étude et fanfaronner, et cela l'agaçait.
« De temps en temps, les domestiques peuvent servir à ça, non ? »
Laurens s'étrangla avec sa bière ; Niels fut très satisfait de son effet.
Laurens avait de mal à croire que Niels Blauwenballen puisse vraiment avoir une maîtresse.
« Tu parles de qui ?
− Et bien, une fois, la femme de chambre…
− Vous avez une femme de chambre ? Je croyais qu'il n'y avait que Lydie et ses parents. Lydie, c'est ta gouvernante, non ?
− Et bien elle est aussi femme de chambre.
− Et fille d'étable ?
− Et… Bon, écoute on a que Lydie et ses parents.
− Donc toi et Lydie vous… Et bien mon cochon !
− Oh, toi aussi tu dois bien en profiter, non ? »
Non. Bien sûr que non. Laurens avait l'air incroyablement choqué.
Il douta, mais Niels était un piêtre menteur en général.
Niels fut soulagé que son mensonge soit passé aussi bien, et il passa le reste de la soirée à le préserver gardant un silence assuré à chaque fois que Laurens revenait à la charge. Il se séparèrent devant la taverne après un dernier verre.


Sur le chemin du retour Niels, la tête de Niels tournait. Il n'y avait pas que la bière, il revoyait le sourire de Lydie à midi. Depuis toujours Lydie était une amie, une grande sœur. Si Laurens n'avait pas remué sa tête avec ses histoires obscènes il serait juste rentré lire un moment et se coucher de bonne heure ; si Niels Blauwenballen avait un défaut, c'était sans doute sa curiosité. Personne n'était choqué par les amours ancillaires de nos jours.
Tout le mondé était choqué bien sûr, à part quelques écrivains libertins qui ne voyaient pas le problème. Laurens avait passé la soirée à essayer de se rassurer.
Niels arriva devant chez lui. Ses parents se couchaient souvent très tôt et il passa le vestibule pour monter directement. Sa chambre était à son image : modeste et studieuse, un modèle de jeunesse bourgeoise. Il sortit une chandelle neuve et l'alluma dans la cheminée. Il avait rendez-vous avec Jonathan Swift. Son père méprisait cette lecture, mais c'était un peu son rendez-vous secret de la nuit. Mais cette nuit, ces histoires d'île volante ne le fascinait pas. Il repensait à Lydie.
Niels essaya de ne pas faire trop de bruit en rentrant, faisant des pauses à chaque marches pour éviter les grincements. Sa chambre était austère et fonctionnelle, une cellule. Il sortit Les Voyages de Gulliver de sous son lit, comme s'il s'était agit d'un livre érotique. Son mensonge le hantait. Et s'il ne s'agissait pas d'un mensonge ?
Dehors il entendit un coup de canon. Il repensa à Laurens et aux autrichiens. Et s'il avait raison ? Est-ce que Asse voyait sa dernière semaine ?
L'orage éclata alors qu'il était à son bureau et il paniqua.

Il prit la chandelle, alors que les coups de canons se faisaient plus fréquents, et il monta au deuxième étage. Il suivit les corridors jusqu'à la chambre de Lydie. Elle cousait à la lueur du feu et mis un petit moment à remarquer sa présence. Est-ce qu'elle avait toujours eu ces traits fins, ce nez mutin, ces longs cheveux auburn ?
Ses connaissances pratiques s'arrêtait là, il tenta de se donner un peu de courage.
Lydie leva les yeux vers l'encadrement de la porte, et cela lui fit presque lâcher son ouvrage. « Jeune maître ? Est-ce qu'il y a un problème dans votre chambre ?
− Non, dit Niels. Je voulais juste te voir. »
Et il ferma la porte derrière lui.


« Bénissez-moi mon père, car j'ai pêché. Je confesse à Dieu tout-puissant et…
− Oui, oui, jeune maître Blauwenballen. Quel est le problème.
− Mon père, je ne me suis pas confessé depuis au moins 3 jours. Mon père je m'accuse de… »
Pour le père Gohart, ouvrir les confessions le mardi et le vendredi était suffisant pour confesser tout Asse, et sa paroisse était la plus pieuse de la province : les gens ne se bousculaient pas, et ceux qui venaient devaient souvent inventer des choses pour rendre l'exercices valable. Il avait répété à Reinhilde Rodennek et à Lydie Witgans que leur pâtisserie de l'après-midi, ou leurs petites aigreurs sur leurs parents, pouvaient attendre la semaine d'après.
« Alors voilà, je ne crains d'avoir abusé de boisson hier.
− Oh, avec l'hiver, je suis sûr que le seigneur est indulgent avec la bière tiède pendant l'hiver. » dit-il avec indulgence. Dit-il en pensant au petit tonneau vide sur la table de la cuisine et à ses intestins.
« J'ai encore lu Jonathan Swift que mon père n'aime pas.
− Il faut écouter son père. Et je ne sais pas si le seigneur est indulgent avec les écrivains anglais, et encore moins ce genre d'hérétiques. Mort aux anglais.
− Mort aux anglais.
− Bien. Euh… Le seigneur… Que Dieu notre père vous montre sa miséricorde et…
− Et je suis monté dans la chambre de Lydie Witgans, car je n'arrivai pas à dormir.
− … Pour la rémission des péchés il a… » Le silence s'abattit sur le confessionnal. Tout d'un coup le père Gohart se retrouva avec son livre de pénitence dans les mains sans vraiment réussir à aligner deux mots.
Il faisait noir, presque chaud, presque moite. D'un coup l'atmosphère s'était chargée d'une aura maléfique. Il lui semblait bien que la nuit dernière était dangereuse, mais il n'avait pas soupçonné le plus naïf d'entre ses ouailles.
Il faisait noir, d'habitude il pouvait espérer s'endormir pendant la longue liste que Jan-Mark Wieleeften faisait de ses escroqueries mineures. Il y en avait pour une vingtaine de minute, et Dieu lui promettait l'absolution pour un rabais de dix pour cent.
Il décida de rester professionnel.
Il décida de rester professionnel autant que possible.
« Et ?
− Et bien, j'ai posé ma chandelle, et j'ai fermé la porte derrière moi.
− Oh. Et qu'as-tu fait ensuite ?
− Et bien… J'ai, oh. »
Le père Gohart essaya de se rappeler sa formation au séminaire pour tirer les vers du nez du jeune Niels. Il y avait urgence, il pouvait sentir les effluves de souffre depuis son siège ; il fallait sauver la jeune âme.
Le père Gohart essaya de se rappeler de ses lectures les plus récente et les plus licencieuses, mais les auteurs avaient la pudeur de s'arrêter à la porte de la chambre.
« Est-ce que tu l'as touché ?
− Euh, oui, un peu.
− Et est-ce qu'elle s'est laissé faire ?
− Et bien oui, plutôt.
− Et que ressens tu pour cette femme ?
− Je… Enfin…
− Est-ce que tu as senti en toi une chaleur pendant le l'Acte ?
− Oui, je crois que la cheminée…
− Est-ce que tu as outrepassé ce que Dieu a destiné à l'homme dans sa relation avec une femme ?
− Euh, je crois que non, quand même pas. »
C'était grave. Vraiment très grave. Surtout pour un jeune homme de sa position, un jeune homme fiancé.
C'était vague, surtout. Mais il fallait agir rapidement.
« Jeune Niels je vais être dur avec toi. Tu vas être en pénitence et manger maigre jusqu'à la prochaine fois, au moins.
− Oui mon père.
− Et tu me feras au moins… Vingt pater, et dix Ave.
− Oui mon père.
− Et maintenant file, nous en reparlerons mardi. Mais attention, je te l'ai dit hier, le diable rôde à Asse. »
Niels quitta l'église et, avec lui, la pression d'une énergie maléfique aussi.
Le père Gohart resta interdit un moment. Puis il décida de mettre en place l'écriteau En Visite devant le confessionnal. Les pâtisseries de Reinhilde attendrait la semaine prochaine.


Sous une pluie battante, le père Gohart, suivi de Mark Blauwenballen, tapa quelques grands coups à la porte de Ruben Rodennek. Les deux hommes s'introduisirent dans le vestibule avec un air vraiment inquiet.
« Je vais préparer du café, dit Ruben Rodennek. » Il remercia la cuisinière et la domestique qui faisait le ménage, et les emmena directement dans son cabinet.
« Maître Rodennek, nous avons des affaires préoccupantes à aborder.
− Les fiançailles..?
− C'est plus compliqué, dit Mark Blauwenballen.
− Sans parler des conséquences fâcheuses, dit le père Gohart.
− Vous, ça va.
− Oh Dieu. » Ruben Rodennek tomba sur sa chaise de bureau, laissant échapper quelques grains de café. Dehors l'orage faisait rage. Les murs de la pièce semblaient se rapprocher de lui et les tableaux le dévisager. Il y eut une forte détonation à l'extérieur. Ruben, tu dois la jouer fine, ce mariage doit avoir lieu.
« Bon. Bon. Bon.
− Il semblerait que mon fils soit à blâmer pour sa conduite inexcusable, je suis désolé. Si vous souhaitez vous retirer, j'assumerais les conséquences judiciaires de son côté.
− Et il faudra aussi penser aux conséquences fâcheuses, dit le père Gohart.
− Quelqu'un est mort ? Que se passe-t-il à la fin ? »
Mark Blauwenballen s'assit dans un des fauteuils près de la cheminée. Il ne semblait plus si grand.
« Il semblerait que mon fils ait cédé sous l'effet d'un mauvais conseil aux amours ancillaires.
− Cela ne semble pas si grave, dit comme ça. »
Mark Blauwenballen regarda Ruben à travers ses petites lunettes rondes, et Ruben comprit qu'il faisait erreur. Le père Gohart le regardait d'un air désolé.
Ruben Rodennek était surtout victime de son manque de vocabulaire. (6)
« Non, mais moi même je n'ai toujours eu que mon épouse et c'était un amour approprié, donc…
− Mon fils est allé passer la nuit dans la chambre de notre domestique, au mépris de ses vœux envers votre fille. Mais si cette nouvelle ne vous fait rien alors…
− Attendez, quoi ? » D'autres grains de café tombèrent sur le tapis. Ruben avait envie de sortir.
« Il faut faire quelque chose, c'est catastrophique !
− Je le savais ! Vous voulez annuler les fiançailles.
− Non ! Oh non ! Mais nous allons trouver ce jeune Niels et lui faire entendre raison ! La jeunesse est totalement perdue de nos jours.
− Déboussolée !
− Et il faudra aussi penser aux conséquences fâcheuses », dit le père Gohart.
Derrière la porte, Fytie Wildegans n'avait pas perdu une miette.
Elle écoutait cette conversation depuis le début.


« Je ne le croirai pas ! C'est un mensonge, une affection passagère. Ah Niels, je vais mourir.
− Finissez votre pâtisserie avant ça, Mademoiselle Rodennek. »
Fytie avait couru voir sa maîtresse et lui avait presque tout répété. Tout ce qu'elle avait compris. Dans sa chambre, depuis une heure, Reinhilde Rodennek pleurait, enfoncée dans des couvertures et des coussins roses.
« Une domestique. Comment peut-il même penser à une domestique ? Ah, je sens mon cœur défaillir. Tiens moi fort Fytie.
− Les domestiques sont des saloperies si vous me suivez, Mademoiselle. Toujours cet air d'être meilleur que vous. Reprenez un peu de bière chaude, les épices vont vous faire du bien.
− Ah que vais-je devenir si ce n'est pas Madame Blauwenballen. Comment m'en sortir ? »
Hilde pleura.
Fytie était totalement habituée aux caprices de sa maîtresse, surtout depuis ses fiançailles et l'invasion de sa chambre par quelques livres que le jeune maître Blauwenballen lui avait prêté. Elle fut très heureuse de ne pas savoir lire, cela vous perturbait décidément beaucoup l'esprit.
Mais voir cette jeune femme en larme dans ses coussins roses, couverte de tulle importé d'Angleterre, toute ces choses qu'elle s'était embêtée à coudre pendant des jours et des jours… Elle préférait l'époque où elle décapitait les oies, ça défonçait moins les doigts. Ce gros visage couvert de larme et de morve avait l'air encore plus rouge.
« Voyez mademoiselle, je ne crois pas que le jeune maître ait fait quoi que ça soit avec cette Lydie Witgans. Ça c'est une fille qui a toujours fuit quand on amène le cochon à la truie, elle sait rien.
− Tubcrois ? renifla Hilde Rodennek (7)
− Cette fille c'est celle qui fait la queue après vous pour aller voir monsieur le curé après vous. Il ne s'est rien passé de très bon, si vous voyez mon avis.
− Mais de quoi tu parles ?
− Ben quand je croise Frans parfois… Je ne choisirai pas un Niels Blauwenballen en échange d'un Frans, et si cette Lydie savait son affaire, elle non plus ! »
Hilde la regarda à moitié épouvantée.
Hilde commença à percevoir son inculture.
« Mademoiselle Hilde, j'ai une idée pour sauver votre Niels, mais je crois que votre père n'aimera pas. »


« Je n'ai pas dormi de la nuit », dit Laurens, en attaquant sa première chope. Il avala goulûment le liquide chaud et épicé et il se sentit déjà un peu mieux.
Les épices mal dosées
« Ces autrichiens et leurs canons. Toute la nuit. Les tirs ne vont pas loin, je te disais que leurs manœuvres, c'était une mascarade.
− Je les ai entendu aussi. Je crois que… Je ne regrette rien. À quoi bon, Dieu jugera nos âmes très bientôt. »
Laurens tapa du poing sur la table.
« Non. Nous pouvons nous battre. Asse a des défenses ! Nous avons de courageux flamands autour de nous.
− C'est bien dit, jeune Vlammhart », dit Jan-Mark en remettant une chope sur la table. « La maison offre ».
Jan-Mark fit le tour de sa salle un moment pour surveiller ses habitués, il faisait chaud à mourir. Ses clients voulaient qu'il augmente le tirage de la cheminée, mais est-ce qu'ils voulaient brûler vifs ?
Jan-Mark avait un secret, et ce soir il avait décidé que les gens de bonne volonté boiraient tout leur soûl. Il gardait une ardoise bien garnie pour le lendemain.
Les paysans et les artisans du coin discutaient de travail, Jan-Mark n'y comprenait pas grand-chose. Dans un coin des ouvriers jouaient aux cartes, mais quel intérêt s'ils ne pariaient rien. Il passa derrière le comptoir et se servit une pinte de bière. Elle était très ronde et très amère à la fois, personne la boirai comme ça. Il déversa la moitié du tonneau dans la marmite et y ajouta trois grosses poignées d'épices. Grâce à ses négociations avec le maître Blauwenballen, il échangeait de la bière contre ces épices, et sa bière se vendait encore mieux.
« Il va falloir leur montrer. Niels ! Restons ensemble ce soir, nous boirons et nous mettrons un plan au point ! Si à quatre vrais flamands nous pouvons infiltrer le camp des autrichiens et tuer le capitaine, peut-être que Asse sera sauvée. »

« Niels Johannes Mark Blauwenballen, cria quelqu'un, tu viens avec nous et tu quittes cet endroit de perdition. »
La porte était grande ouverte sur la pluie battante. Les détonations se faisaient plus rapprochées. Niels se leva avec aplomb.
« Nous discutons de choses importante, père ! »
Sur le seuil, lui renvoyant son regard de défi, se trouvait Mark Blauwenballen. Derrière lui, soufflant comme un animal venait Ruben Rodennek. Les hommes se toisèrent un court instant, mesurant le fossé qui se formait entre les deux générations. La liberté contre les valeurs archaïques, la jeunesse éveillée contre la vieille garde. Un silence pesant tomba sur la salle.
Un silence gêné tomba sur la salle. Quelqu'un péta.
Puis les deux pères traversèrent la salle pour attraper un Niels qui se défendit énergiquement, et ils l'emmenèrent.
Ce qui ne fut pas vraiment difficile, en fait.
« Tournée générale, annonça Jan-Mark, il faut rester au chaud, la soirée n'est pas fini. »
Très vite les clients de la taverne oublièrent la scène.
Cela avait tendance à arriver un peu tous le jours, finalement.
Jan-Mark s'installa à la place de Niels, de fait vacante.
« Jeune maître Vlammhart, je vous ai entendu malgré moi tout à l'heure. Vous… Vous pensez vraiment que les autrichiens ?
− Oui ! Bien sûr monsieur Wieleeften ! Vous n'entendez pas les détonations à l'extérieur depuis hier ?
− Ben… Oui. Mais je me disais peut-être, avec la pluie, un orage ça arrive.
− Un orage en hiver ? Soyons sérieux. Je les ai vu depuis les remparts. Ils approchent et ils ne feront pas de quartiers, et ils raseront la ville !
− La taverne aussi ?
− La taverne en premier !
− Mais c'est horrible ! » cria Jan-Mark.
Et les clients levèrent les yeux vers la table de Laurens Vlammhart.


« Qu'est-ce que je vais dire à monsieur Witgans ? C'est notre chef d'étable depuis plus de trente ans, comme son père avant lui.
− Et qu'est-ce que je vais dire à ma fille ?
− Vraiment, aller voir une domestique comme un de ces vulgaires aristocrates français à la jambe légère ! C'est à cause de ce Vlammhart et de ces romans qu'ils te donnent à lire !
− Et les conséquences fâcheuse ? », dit Ruben Rodennek qui trouvait cette expression appropriée.
Niels était dans la paille et se remettait d'une grosse paire de gifle qu'il ne comprenait pas. Le souffle court, les joues brûlantes, il se redressa pour affronter son père.
Il se remit debout tant bien que mal.
« Je ne vois pas de quoi vous parlez, père, maître Rodennek.
− Tu as été avec Lydie Witgans.
− Je. Non. Je n'ai rien fait !
− Le père Gohart nous a tout raconté, Niels. C'est pour ton bien.
− Mais, la confession… J'ai juste dit…
− Oh, on s'en fout du secret de la confession non ? Tu ne vas pas gâcher ton avenir avec une fille de maison alors que tu te maries à une héritière Rodennek. C'est mieux pour toi.
− Et les conséquences fâcheuses… » Ruben Rodennek pensait lentement à ce que disait Mark Blauwenballen, et il se sentait atteint dans sa fierté.
Mark Blauwenballen avait l'air de se moquer un peu de lui, quand même. Mais il réfléchit un temps et se dit qu'il valait mieux être un idiot riche.
« Je l'aime, père.
− Non. Je vais te faire lire des livres de compte, et tu verras ce qu'est l'amour, le vrai. En attendant tu vas rester dans ta chambre et nous nous occuperons de cette Lydie Witgans…
− Et des conséquences fâcheuses…
− … Demain matin. »
La porte de la grange s'ouvrit avec fracas, un éclair zébra le ciel. Trempée, dans l'encadrement, se trouvait Hilde Rodennek, à bout de souffle, telle une Charlotte furieuse.
« Niels !
− Hilde ! »
Les deux pères furent décontenancés. Leurs jambes se mouvaient difficilement dans la paille.
Leurs intestins avaient décidé de les mettre à genoux au même moment.
Niels Blauwenballen, porté par une puissance au delà de lui s'élança vers Hilde et courut avec elle sous la pluie.
Cette puissance, c'était la peur.


« Mes frères, entendez-vous les coups de canons ? Le vent porte les mugissements de soldats étrangers qui viennent dans nos campagnes, égorger nos filles, nos mères et nos compagnes !
− C'est vrai que le vent est fort, dit Frans, je les entends !
− Est-ce que vous entendez le bruit des tambours ? Ils ne sont plus très loin ! Nous devons les arrêter !
− Oh, peut-être, dit Hannes.
− Donnons nous du courage camarade ! J'offre une tournée », cria Jan-Mark.
La nouvelle fut déjà mieux accueillie, la salle s'anima un peu.
Il y eut un autre coup de canon et la mitraille toucha le volet.
« Ils sont proches ! » Laurens monta sur la table et contempla l'assistance. « Je sais que vous avez peur, mais notre pays survivra en se battant pour sa liberté !
− Mais je ne suis pas un soldat, je suis boulanger !
− Et moi je ne fais que garder des cochons !
− Et pourtant vous êtes de brave flamands, des Brabants et des Hollandais qui avait trouvé un foyer quand les réformistes iconoclastes ont pillés les villes et tenté d'imposer leur foi. Est-ce que des barbares venus de l'est nous dicterons notre conduite ?
− Non !
− Euh, un peu ? »
Mais le débat n'eut pas lieu car un fracas épouvantable retentit. Puis on frappa fort à la porte et Paulus le charpentier entra, essoufflé et trempé. On lui proposa une chope qu'il repoussa. « La maison de Hans est en feu ! Il faut faire quelque chose ! »
Laurens jeta sa chope contre le mur. « Bientôt c'est tout Asse qui brûlera ! Aux armes braves flamands ! Défendons notre ville ! »


« Viens par ici », dit Hilde, en entrainant Niels dans les combles, « Attention la tête. »
La tête de Niels bourdonnait, à cause de la rossée dont il sortait, il ne pensait plus à rien. Il suivait le mouvement, se baissait quand on lui disait, se faufilait entre la charpente et le toit.
Hilde l'avait fait entrer dans les greniers du corps de ferme, et il la suivait tant bien que mal avec son mal de tête, son mal de ventre ; il grelottait. La pluie battait les ardoises et ses tempes.
Hilde le fit entrer dans une pièce sombre et poussiéreuse, elle se souvenait de ce que lui racontait Fytie.
« Ça ne sert à rien, dit Niels, ils nous suivent. J'entends déjà leurs cris au bout du couloir. » Il s'assit, fataliste, sur une malle. Il s'effondra presque et se tenant la tête. « C'est de ma faute ma belle Hilde, j'ai fauté. Je mérite mon châtiment. »
Hilde avait l'air furieuse. Elle ferma la porte.
Hilde était surtout essoufflée par la course. Les pas se rapprochaient, elle poussa à grand peine une caisse devant la porte.
« Nos vêtements sont trempés Niels, et il n'y a pas de cheminée… Si au moins nous étions au sec. »
Niels releva la tête, sans vraiment comprendre.
« Vous voulez bien m'aider à… »


Lydie ouvrit la porte de la demeure Blauwenballen au père Gohart, il frappait à l'huis depuis cinq bonnes minutes en faisant grand bruit.
« Mon père ? Vous êtes trempé ! Je vais vous mettre près du feu. » Elle prit son manteau et sortit une tasse. « Je crains que ma maîtresse ne soit alitée, elle ne reçoit personne à cette heure. Il reste du thé par contre, et des biscuits au gingembre si…
− Je ne suis pas là pour déranger Marta Blauwenballen, Lydie Witgans. »
Le père Gohart s'absorba dans le spectacle du feu, faisant tourner la tasse entre ses doigts.
« Pauvre Marta… »
Il releva des yeux pleins de compassions vers Lydie.
Dans ses yeux luisait quelque chose de cassé.
« Est-ce que ta maîtresse est satisfaite de ton travail, Lydie Witgans ?
− Oh oui, mon père. Très. Je fais encore quelques erreurs, mais elle est gentille, et patiente avec moi.
− Pauvre Marta. Sait-elle qu'elle a accueilli une sale tentatrice chez elle ?
− Mon père ? »
Lydie Witgans ne comprenait pas, cela se voyait. Le père Gohart secoua la tête. C'était elles, les pires, celles qui s'ignoraient. Il regarda son air naïf et eu presque envie de rire devant ce danger incontrôlable. Ainsi allait donc le démon. Il avait chaud à cause des flammes. Il sortit son mouchoir pour se protéger des émanations soufrées.
Le père Gohart regarda les courbes de Lydie Witgans, et cela la mit très mal à l'aise. Il détailla ses hanches pleines, ses seins à peine moulés derrière son tablier gris. Elle pouvait bien cacher ses cheveux, mais sa crinière était juste une autre de ces armes.
« Sais-tu lire, Lydie Witgans ?
− Oh on a voulu m'apprendre mon père, mais je ne suis pas très bonne.
− Jésus disait "Méfiez vous des faux prophètes, car sous leurs habits de brebis, ce sont des loups ravisseurs"*.
− Si Jésus l'a dit… Mais mon père quel est le problème.
− À genoux !
− Mon père ?
− À genoux catin ! À genoux tentatrice. Tu as déjà perdu le jeune Niels Blauwenballen, c'est mon âme que tu veux maintenant, Lilith ? »
Le démon recula devant ses imprécations, marqué par les paroles saintes. Il devait expurger ce démon à sa source.
Lydie recula, apeurée. Ce n'était pas l'homme d'église qu'elle connaissait, son visage était déformé par une expression terrifiante.
« Si tu refuses, je te forcerai ! Par tous les saints, tu abjureras ! » Et il se précipita vers ses jupes.
Lydie Witgans regarda autour d'elle, et ses yeux se posèrent sur…


« Sort de là bon à rien, crétin.
− Fille facile, catin, pense à ton honneur, c'est pour toi que je fais ça Reinhilde !
− C'est pour ton bien Niels. »
Mark Blauwenballen était arrivé le premier devant une porte close au bout des combles, suivi par un Ruben Rodennek rouge, à bout de souffle. Ils avaient essayé de déverrouiller la porte après avoir cherché la clé pendant plusieurs minutes. Puis ils avaient tenter de forcer la porte à coup de poing, à coups de pieds.
Mark Blauwenballen et Ruben Rodennek n'avait aucune idée de la façon dont on forçait les portes, car une somme d'argent suffisait souvent à régler leurs problèmes. Ils épargnèrent leurs mains et leurs bottes crottées en s'accusant l'un l'autre de rechigner à la tâche. Ils en étaient venus à supplier, puis à insulter.
« Votre fille a tout gâché. Encore quelques coups et Niels aurait entendu raison. »
Mark Blauwenballen avait toujours trouvé cette technique efficace à la maison.
« C'est votre fils qui déshonore ma fille. Heureusement qu'ils sont fiancés, car je ne répondrais plus de mes actes ! »
Quelque part Ruben Rodennek n'était pas si mécontent, cela aurait pu être pire.
« Des fiançailles ? Mais vous rêvez ! Avec le scandale, s'il ne défaille pas avec sa punition il ira au séminaire. Un crétin incapable de tenir ses humeurs, ça lui mettra du plomb dans le crane.
− Plus de fiançailles ? Comment ?! Ah vous plaisantez maître Blauwenballen. Dans ce cas, quand il passera le seuil de cette pièce, il sera mort.
− Pas si je m'en occupe avant. Je m'occupe beaucoup de vos affaires en ce moment, monsieur* Rodennek. »
Un silence tomba dans le couloir. On n'entendit plus que quelques planches grincer.
« Comment maitre, vous m'insultez ?
− On dirait bien, monsieur*. »
Ruben Rodennek mit un soufflet à Mark Blauwenballen.
« Trop c'est trop ». Il parti en marchant vite vers le rez-de-chaussé, Mark Blauwenballen sur ses talons.

« Fytie, sortez mes pistolets, un de nous deux ne verra pas l'aube sur mon honneur.
− Si seulement vous savez les utiliser. Vous ne devez pas en avoir souvent l'occasion. »
Fytie regarda les deux bourgeois enragés, l'air interdite. Elle réfléchissais vite. Elle revint et posa la boite de pistolet d’apparat sur la table.
Ruben Rodennek pris l'un d'eux par la crosse et le soupesa. « Une balle chacun, à mort.
− Après vous… Mais nous n'avons pas de témoins.
− Fytie fera bien l'affaire. Pour une fois que cette langue servira à quelque chose. »
Ruben Rodennek ouvrit la porte qui donnait sur l'arrière cour ; il regarda un moment la pluie battante.
« Maitre Ruben, fit Fytie, est-ce bien prudent de faire ça tout de suite. Sous la pluie, un accident…
− Baste vieille rosse, votre maître est pressé de manger un plomb. Je le mettrai en plein et il ne souffrira pas.
− Voyons messieurs… Est-ce qu'un verre de shnaps… Pour le courage, voyez. »
Pour la première fois depuis un moment, les deux hommes se calmèrent devant la fureur des éléments.
« Le dernier verre du condamné, à la vôtre cher maître andouille.
− Profitez en bien, monsieur.
− Il vous en faut un autre pour affronter le froid. L'un de vous étendu dans la boue…
− Soit. C'est la faute de votre fils. Comment peut-on élevé une asperge aussi impropre.
− À la santé de votre fille donc, qui l'a choisi. Une asperge avec une truie, ils se sont bien trouvés.
− Je pense qu'il me reste un peu de bière tiède sur le feu.
− Je comprends l'appât de ce mariage maintenant, une telle bouche à nourrir, cela fait un trou dans n'importe quel budget.
− Je comprends surtout que si votre fils reprenait votre affaire, elle coulerait en deux semaines.
− Comment ? Morpion, crétin, Matamore !
− Pourceau, grattons ; dehors que je vous assassine enfin !
− J'ai aussi un peu de liqueur de genièvre. Ça serait dommage de gâcher, non ? »
Les deux hommes tendirent leurs verres en se défiant du regard. La nuit allait être longue.


Ils étaient beaux les fiers citoyens de Asse face aux invasions barbares. Il venait en tête sur le rempart Laurens Vlammhart, de la neige fondue jusqu'aux chevilles. Un vieux sabre de cavalerie à la main, il défiait l'armée qui se massait dans les buissons en contre-bas. Derrière lui, gonflés de courage se tenaient les clients de la tavernes et ceux qui s'étaient portés volontaires.
Jan-Mark Wieleeften passait dans les lignes arrières avec des chopes épicées.
Laurens se tenait le pied fermement sur un muret en essayant de ne pas vomir sous la pluie battante. Si on pouvait appeler cela un muret, car c'était plutôt une sorte de remblai à la limite nord de Asse. Derrière lui les clients qui l'avait suivi et les badauds avait trouvé ce qu'il pouvait de pieu et de fourche et, fort heureusement, très peu d'armes à feu.
« Ils arrivent, hurla Laurens. Tenez vous prêt, ils ne feront pas de quartier. » Un boulet érafla le côté de l'hôtel de ville, les étincelles jaillirent et les gens se bouchèrent les oreilles pour supporter la détonation. Un cri de ralliement monta dans la troupe des défenseurs, un cri plein de courage. Ils étaient trente, ils crurent être cinq cents.
La foudre toucha le court beffroi mais heureusement ne déclencha pas d'incendie. Les badauds furent aveuglés un court instant. Un cri monta de la part des défenseurs. C'était le désespoir de ceux qui n'ont jamais vu de bataille et qui se demandent s'ils verront l'aube suivante. Le cri mourut dans les bourrasques.
Laurens abaissa son sabre et les citoyens d'Asse chargèrent les troupes autrichiennes. Ce fut un combat fort désorganisé − après tout aucun d'entre eux n'était soldat de profession − mais il fut glorieux. Le premier sang fut du côté assien, le charpentier s'écroula frappé par une balle et roula en bas du rempart. Son sacrifice galvanisa les défenseurs. Les combattants revenaient en arrière pour vider une chope et se relançaient tout de suite dans la mêlée. Laurens Vlammhart regarda ses compagnons repousser les assauts avec bravoure.
Jans et Hannes chargèrent un buisson avec leur fourche. Le charpentier trébucha et roula en bas du remblais. Le boulanger frappa un tronc mort avec un bâton, puis remarqua les moutons et les poursuivis avec son apprenti et trois ouvriers agricoles. Les clients de la taverne s'acharnèrent sur des buissons bas une bonne partie de la nuit. Jan-Mark rayonnait et s'affaira à ce que personne ne manque de bière. Il se frottait les mains d'avance en imaginant ses recettes.




Le docteur revint à Asse au petit matin après une visite d'une semaine chez son mentor dans la région de Gent. Il avançait fatigué, marchant à côté de son cheval. L'orage l'avait surpris en chemin et l'avait forcé à faire étape. En arrivant au niveau du remblai nord, il commença à se frotter les yeux.
Plusieurs assiens dormaient les fesses en l'air dans les champs à l'entrée de la ville. Nombre d'entre eux avaient froid et vomissaient abondamment. Une odeur de selles hantaient les rues de la ville et il appela pour avoir de l'aide. Les femmes de Asse trouvèrent des couvertures et entreprirent de faire rentrer leurs hommes en se pinçant le nez.
Il découvrit Laurens Vlammhart tremblant adossé à un arbre. Il s'accrochait à un bâton. « On l'a fait, on a sauvé Asse. »
Sur les indications de nombreuses habitantes, il alla à la taverne et découvrit Jan-Mark Wieleeften accroupi près de ses brassins dans sa cave. Le seigle qui servait à faire le malt dégageait une odeur terreuse, et ça et là flottaient des masses noires et violacées. Jan-Mark s'accrocha au tas de seigle moisi (8) jusqu'à ce que les flammes lui lèchent les bras. « Vous ne pouvez pas me faire ça, disait-il, vous n'entendez pas les hurlements ? »
Il trouva le père Gohart devant la demeure de Maître Blauwenballen avec une bosse volumineuse et un forte migraine. Il semblait avoir dormi dans le froid et ne se souvenait de rien. Lydie aida le docteur à réchauffer l'homme d'église et s'excusa de ne pouvoir leur servir de thé. Sa théière s'était brisée pendant la nuit et les éclats étaient dans la cheminée.
En demandant où se trouvait son époux, Marta Blauwenballen dit qu'il avait passé la soirée chez Ruben Rodennek et n'était pas rentré.
Le docteur retrouva les deux hommes très malade de leurs excès de boissons et au bon soin de la domestique de la famille. Arrivèrent alors dans le salon le jeune maître Blauwenballen et la jeune Reinhilde Rodennek. Ils avaient un air absent, niais et vaguement coupable. Le docteur se demanda s'il ne faudrait pas raccourcir la durée de leurs fiançailles, mais il garda cette intuition pour lui.
Il avait beaucoup de gens à saigner et à purger, un brasseur-tavernier à réprimander.
Décidément, que ferait les gens sans leur médecin ?


Fin.



*en français ou en latin dans le texte. A peu près. Comme vous préférez.

Notes :
1) En cela elle partageait un aspect bovin qui trahissait ses origines familiales.
2) Goethe était à la mode, mais ses citations poétiques sont vraiment peu évidente à caser. Personne ne les comprend à moins d'avoir fait une lecture extensive de ses œuvres de jeunesse.
3) Sa mère aussi s'appelait Marta.
4) Avoir des tableaux, c'était montrer qu'on avait de l'argent, et Mark Blauwenballen en avait beaucoup. Cela explique aussi la tendance des bourgeois flamands à accrocher n'importe quoi dans leurs maisons.
5) Les fans de Werter portaient facilement du jaune et du bleu, mais le bleu coûtait vraiment cher. Au moins le jaune avait l'excuse patriotiques, et les parents ne se posaient pas trop de questions sur les goûts vestimentaires discutables de leur progéniture.
6) Il serait dommageable pour le lecteur de ne pas souligner que les homophonies en flamand ne lui arrangeaient pas vraiment la tâche. Devant l'ampleur du travail de traduction nécessaire pour rendre ce dialogue correctement, l'auteur se réserve la possibilité d'avoir recours à une facilité d'écriture.
7) Ce n'est pas une typo, c'est un effet de style raté.
8) Ce n'est que longtemps après que deux suisses découvrir que l'on pouvait l'utiliser pour n'en avoir que les effets rigolos. Les années 60 aurait été bien fade sans eux.











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