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Saveur vanille-fraise

Ce texte est une participation au concours d'écriture Concours #1 : Hallucination
Publié dans le coin des écrivains de NoBleme par Exirel l'année dernière

Un puits à lumière illuminait la pièce. En son centre et comme auréolé par la lumière tamisée, une statue, grande et massive, d’une gorgone, au corps reptilien, au buste féminin, et au visage étrangement serein. Sa chevelure serpentine, flamboyante, presque grotesque, semblait dévisager les visiteurs du regard, et surveiller les quatre autres statues ainsi disposée en quinconce. Les Charités, dans un coin, se tenaient coi, se soutenant bras dessus, bras dessous, dans une attitude mêlant la légèreté et l’assurance dans un esprit de groupe indéfectible. À l’opposé, une statue d’Athéna, toute en réserve et circonspection, ne semblait accorder aucun crédit à celle qui la dépassait d’une tête ou deux. Une chouette l’accompagnait, posée là sur un petit pilier, les yeux tournés vers le plafond. Enfin, de part et d’autres, des statues sans visage, le corps tronqué, des membres manquants, permettaient d’esquisser tout le talent et le génie de leurs sculpteurs, qui savaient représenter la légèreté d’un tissus, la douceur de la peau, la vitalité d’un mouvement, dans une matière si dure et si solide, qu’il en était presque ironique de les voir afficher si clairement les cruels ravages du temps.

Cet après-midi là, un seul visiteur fit son entrée, d’un pas traînant, l’incertitude vissée au corps, et un cornet de glace dans la main gauche. Il se sentit observé par tous les yeux de la gorgone, jugés par la prestance d’Athéna, moqué par les Charités qui lui tournaient à moitié le dos. Et, quelque part, les deux autres statues semblaient tout aussi menaçantes, avec leurs airs de monstres aux corps amputés.

« Tu as vu ?
- Quoi ?
- Sa dégaine !
- Non.
- Holala c’est quelque chose ! Tu rates vraiment quelque chose.
- Tu sais très bien que je ne peux pas.
- Tu ne fais aucun effort.
- Nous n’allons pas ravoir cette conversation.
- Quelle conversation ?
- Oh ça suffit vous deux. Laisse ta sœur tranquille, elle n’est pas tournée comme nous.
- Mais… (soupir) je sais, mais j’aimerais tellement partager quelque chose avec elle.
- Non, tu te moques de moi !
- Mais non !
- Si.
- Je te jure que non !
- Et ça recommence...

Le concert de voix fluettes fut interrompu par le soudain rire, grave et profond, venant de l’autre bout de la pièce. Elles se turent quelques instants, n’aimant pas – ô ironie - la moquerie, mais reprirent bien vite leur conversation.

- Bon, d’accord, tu veux partager, mais décrit le moi plutôt.
- Et bien… je ne le vois plus très bien. Il est absorbé…
- … encore un ?
- Je me demande ce qu’ils lui trouvent toute.
- Elle est belle.
- Certes.
- Moins que moi !
- Oh ça nous savons, tu n’arrêtes pas de le dire, mais jamais en face !
- Oh ! Ça c’était méchant !
- … pardon, pardon ! Hey j’ai dit pardon !
- Elle n’a pas tort.
- Je sais je sais.

Le silence à nouveau. Le visiteur laissa son regard parcourir les courbes de la gorgone, mais il ne pouvait s’empêcher de revenir à ces yeux, sculptés sans iris ni pupille, qui semblait le fixer, ou peut-être, fixer un point juste au fond de son crâne. Sa glace commençait à fondre légèrement.

- Il ne bouge plus ?
- Non. Il reste là, à attendre béatement.
- Sait-il qu’elle ne lui répondra jamais ?
- Ils ne le savent pas. Ils attendent des heures, sans jamais le comprendre.
- Qu’ils sont ridicules !
- Et pathétiques !
- Il ne nous rejoindra pas !

Les voix rirent de concert, moqueuses, mais se turent brusquement : un long soupir venait de retenir à l’autre coin de la pièce.

- Il suffit, les harpies » dit la voix plus grave « qui êtes-vous pour juger cette âme perdue ? »
- HARPIES ? Nous ? Mais tu t’es regardée un peu ?
- Oui, nous sommes les…
- Je sais qui vous êtes. » coupa la voix plus grave. « Je sais qui vous êtes, mais ce n’est pas votre place de juger nos visiteurs.
- Pffff…
- J’ai dit.
- Oui oui. Fais !
- Bien.

Une goûte glissa lentement le long du cornet et finit sa course sur le sol de marbre dans un léger « ploc ». Les voix de sopranos, cessant de parler, laissèrent la place à un monologue d’alto.

- Il n’est de visiteur en ces lieux qui ne sera jugé. Par la grâce des trois sœurs, par les milles regards envoûtant, et par la sagesse des dieux. Nos pairs silencieux attendent leurs remplaçants, dans le calvaire de la folie, meurtris par le temps. Vous ici prétendant, vous êtes sous notre regard, à attendre notre jugement.
Elle fut interrompu.

- Il est moche !
- Il est gros !
- Je suis sûr que c’est un idiot !

Et elles rirent. Elles rirent ! Tant et si bien qu’elles finirent par manquer de souffle. Elle put alors reprendre :

- Vous n’avez pas les grâces pour vous.

Les serpents semblaient vivant sur la tête de la gorgone. Ils ondulaient sur un rythme régulier, prédateur, à l’affût, ne laissant rien paraître de leur choix. « Ploc. », une autre goutte glacée tomba au sol, s’étalant de toute sa substance en microscopiques gouttelettes saveur vanille-fraise.

Des murmures se firent entendre, un conciliabule de voix fluettes s’élevant dans l’air chaud de la petite salle. « Ils ont réagi ! Comment ? Mais si ! Elle hésite. Elle hésite ! Ne me dit pas qu’elle va le choisir ? Qui sait ! Elle a son caractère. Mais toutes ces années elle n’a rien fait, j’étais certaines que ce serait la même chose cette fois ! Je ne l’aime pas. Oh ça va, c’est pas toi qui va devoir lui tendre la main s’il reste... »

- Mesdemoiselles. Mesdemoiselles ! Laissez faire ce qui doit être fait. Je n’aurais pour ma part rien contre un peu de compagnie. Si elle l’accepte, il sera des nôtres.

Il faisait chaud. La lumière de l’après-midi déclinait lentement, le temps s’écoulant sans s’intéresser à cette petite pièce, quatre coin, 5 statues, un visiteur, et la chaleur.

Ce n’est que plus tard ce soir là que la police dut intervenir, pour arrêter un forcené qui s’était installé, nu, sur le piédestal d’une ancienne statue retrouvée au sol en multiples morceaux. La presse locale ajouta, au petit matin, une ligne dans sa colonne des faits divers : « Des hallucinations ? Un glacier incriminé ! Toute notre enquête dans l’édition spéciale du WE ! »











Réactions au texte

4 / 5 par OrCrawn le 11 Octobre 2018 :
Ça marche, c'est court et c'est percutant. On voit légèrement venir la chute mais il y a juste ce qu'il faut pour qu'on imagine un moment ce tribunal de statues. J'ai eu un peu de mal à bien differencier certain personnages dans les dialogues, notamment les Charités qui peuvent être cotons à séparer. En même temps... Peut-être que c'était une difficulté choisie.

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